Promenade dans Sarajevo avec un livre sous le bras: "Sarajevo omnibus" de Velibor COLIC.
Nous sommes allés à Sarajevo en 2009, le livre a été publié en 2012; fort heureusement, il est encore possible d'imaginer que cette promenade a bien eu lieu avec ce livre là comme compagnon de voyage.
Un drôle de bouquin pour une drôle de ville.
Si vous tapez le titre sur votre moteur de recherche favori, vous arrivez derechef à un truc de style "livraison gratuite -5%sur le livre". Je m'insurge : il y a des livres qui ne méritent pas de réduction. "Sarajevo omnibus", on le paye même pas assez cher. D’abord ce livre là ne peut pas être livré, tout comme la ville dont il parle.
Là dedans, il y a une sorcière, des brigands, un rabbin, un curé, un imam, des terroristes et un héros : le pont sur la Miljaka où périt éventuellement un certain François -Ferdinand, archiduc de son état, ce qui allait déclencher la première boucherie mondiale.
Bref, est racontée ici non pas la grande histoire mais celle-sans doute plus belle-des rêveurs, des sages, des insensés. D'ailleurs le livre navigue entre fiction et réalité. De tous ces personnages, lesquels ont existé et leur vie a t-elle vraiment ressemblé à ça ? Le curé Latinovic qui penchait pour la poésie, apprenant "le vin et l'usage du vin, les femmes et l'usage des femmes", amoureux d'une gitane, puis qui finalement brûla son carnet de poèmes selon les rites de la sainte église. Que faisait-il le 28 juin 1914 sur le pont de Sarajevo avec ses amis l'imam Disdarevic et le Rabbin Abramovicz dont il verra exploser la tête sous l'impact de la cinquième balle perdue : "Aucune trace de Dieu, il n'y a que les hommes et leur folie, la mort et la solitude" . Il ne sait pas encore, le curé, que cela sent déjà "le gaz moutarde, le champ de bataille, la mort violente et la poudre".
Mais de quoi parle Velibor CODIC ? de la persistance de l'humain à travers les pires événements, ce qui nous ramène bien sûr à l'actualité déjà oubliée de 1992 et au siège de la ville qui dura jusqu'en 1995. De quoi parle t-il quand il prête à son grand-père les paroles suivantes "Que pouvions nous faire ? Nous avons chargé et tiré avec nos fusils, on chargeait et on tirait, on chargeait et on tirait...A un moment , on n'avait plus le temps de charger, on tirait tout simplement." Certes, il parlait de la première guerre mondiale, le grand père, mais l'esprit du lecteur part vers les heures terribles de la guerre en Bosnie.
Quand nous sommes arrivés à Sarajevo, il pleuvait. Au premier abord, la ville ressemblait à toute autre ville : la circulation s'écoulait le long des grands boulevards, sur les trottoirs, la foule. Partout des travaux : immeubles, magasins... Les barrières de protection rythmaient les promenades.
Nos hôtes habitaient en plein centre, une maison qui avait servi de quartier général aux journalistes qui couvraient le siège, quelques vingts ans auparavant. Dans les discussions, il était plutôt question du présent que du passé : l'avenir des jeunes, le chômage, le niveau de vie.
Sarajevo, la seule ville au monde avec Jérusalem où l’on peut trouver dans un même quartier des mosquées, des églises orthodoxes, des synagogues et des églises catholiques va s'embraser le 6 avril 1992. Une foule de manifestants défilent pour fêter l'indépendance toute neuve. La manif traverse un pont (encore un) l'armée fait feu . Une jeune étudiante est tuée -le pont porte aujourd'hui son nom- Ailleurs dans la ville, un obus s'écrase sur une file d'attente devant une boulangerie tuant vingt personnes. Le siège commençait.
Notre première visite fut pour la vieille ville, mélange de souk oriental et de quartier commercial occidental. Les banques d'affaires côtoyaient les ferblantiers, le marchand de kebabs regardaient les jeunes sortir du macdo. Les allées pavées drainaient la foule des promeneurs. Le long de la rivière, de jeunes mères surveillaient distraitement les enfants qui jouaient sur les pelouses du parc. Quelquefois une jeune femme voilée, s'éloignait bras dessus bras dessous avec une amie qui riait dans son portable.
Ce ne fut que le lendemain que nous avons rencontré le passé. D'abord le long du grand boulevard qui nous amenait vers le musée de la ville. C'est là que nous vîmes les impacts de balles sur les murs ; toujours là après tant d'années, les premières fenêtres bornes, les restes d'immeubles soufflés par les bombes. Au musée d'art moderne, une expo montrait la vie pendant le siège : débrouille, peur mais aussi une vie culturelle intense malgré les bombardements. La ville résistait à la guerre par la culture. Nous étions sur Sniper Alley.
Le tunnel a été pendant longtemps le seul moyen d'entrer et de sortir de Sarajevo assiégée. C'est par là que passaient provisions, blessés, armes mais aussi le seul câble électrique qui alimentait la ville. Ce tunnel de 1m60 de hauteur a été creusé dans le plus grand secret sous les pistes de l'aéroport au nez et à la barbe des Serbes qui entouraient l'aéroport et des casques bleus qui tenaient celui-ci.
Le jour où nous l'avons visité, quelques rescapés de cette épopée se recueillaient devant une plaque commémorative gravées de tellement de noms.
Aujourd'hui, la ville a pratiquement effacé les traces du siège et tend à devenir une ville importante d'Europe . Ceci dit il ne reste plus que 10% de Serbes.
Et puis ces derniers temps, les Bosniaques se sont réconciliés pour manifester contre le chômage, la corruption, la pauvreté pris entre des hommes politiques incompétents et le semi protectorat imposé après l'accord de Dayton. Leur mot d'ordre : "Cela fait vingt ans que nous dormons, il est temps de se réveiller". Sur les murs des villes on peut aussi lire ce slogan "Mort au nationalisme". (Source: le Monde Diplomatique)
PS : un omnibus en cinéma, c'est un film à sketchs.






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